Piratage sportif, l'UE étudie un « Bouclier contre le piratage » européen.

Piratage sportif, l'UE étudie un « Bouclier contre le piratage » européen.

Bruxelles est une fois de plus confrontée au piratage sportif en ligne, et cette fois-ci en s'inspirant explicitement du modèle italien. Une étude commandée par la commission des affaires juridiques (JURI) du Parlement européen au prof. Giovanni Maria Riccio, professeur de droit comparé à l'Université de Salerne et présenté aux députés le 22 juin dernier, propose le passage d'une approche « douce » et non contraignante à une véritable régulation européenne, construite autour d'une obligation de supprimer les flux illicites dans les 30 minutes suivant le rapport : le même délai qui est à la base du Piracy Shield adopté par l'AGCOM.

De la recommandation 2023 au règlement

Le point de départ du raisonnement est la recommandation (UE) 2023/1018, par laquelle la Commission européenne a invité, en mai 2023, les États membres et les intermédiaires à prendre des mesures rapides contre les retransmissions illégales d'événements sportifs et autres événements en direct. Un acte non contraignant qui, selon l'étude, s'est révélé insuffisant : certains pays – l'Italie en tête, avec le Piracy Shield – ont intensifié son contrôle, d'autres n'ont pas adopté de mesures significatives, générant un cadre fragmenté et inefficace face à la rapidité technique des retransmissions en direct.

D’où la proposition centrale de l’étude, intitulée Lutter contre le piratage en ligne des sports et des retransmissions sportives dans l'UE: remplacer la recommandation par un instrument réglementaire contraignant – de préférence un règlement, directement applicable dans tous les États membres – qui harmonise les procédures d'injonction dynamiques et en temps réel, aujourd'hui réglementées de manière extrêmement hétérogène d'un pays à l'autre.

L’obligation de retrait sous 30 minutes, étendue à toute la chaîne technique

La mesure la plus discutée concerne le délai de 30 minutes dans lequel les intermédiaires doivent rendre inaccessible un flux pirate signalé. C’est le même horizon temporel sur lequel est construit le Piracy Shield, choisi parce qu’il est cohérent avec la nature en direct des événements sportifs : un blocage activé quelques heures après la diffusion en direct perd une grande partie de son efficacité dissuasive.

Mais la proposition va au-delà des seuls fournisseurs d’accès Internet. L’étude recommande que l’obligation s’étende « à l’ensemble de la chaîne d’intermédiaires techniquement impliqués dans la distribution de contenu non autorisé » – y compris les réseaux de diffusion de contenu tels que Cloudflare, les serveurs dédiés, les résolveurs DNS tiers (Google Public DNS, OpenDNS) et les fournisseurs de services VPN. Une approche qui fait suite à ce qui a déjà été expérimenté en France, où le tribunal judiciaire de Paris a prononcé des injonctions simultanées contre des FAI, des résolveurs DNS et des fournisseurs de VPN, et en Italie, où le périmètre du Bouclier contre la piraterie a été progressivement élargi.

L'étude propose également de reproduire, au niveau européen, le modèle institutionnel italien : chaque État membre devrait se doter d'une autorité administrative indépendante – ou attribuer les pouvoirs nécessaires à une autorité déjà existante – chargée de gérer les procédures de blocage, garantissant « une surveillance cohérente, une application efficace et une coordination réglementaire » à l'instar de l'AGCOM.

Le nœud du surblocage

Le rapport ne cache pas les limites de l'outil qui propose également de généraliser. Il qualifie le blocage IP et DNS d’« outils intrinsèquement rudimentaires », incapables de distinguer de manière fiable les flux illicites des services légitimes partageant la même infrastructure technique.

Pour étayer cet avertissement, l'étude cite des recherches documentant les effets secondaires de ce type de mesures : une étude de l'Observatoire ouvert des interférences de réseau (OONI) a révélé que, suite à une mesure de blocage visant à protéger la Liga en Espagne, plus de 554 000 domaines ont été bloqués au moins une fois pendant la retransmission des matchs, impliquant, entre autres, des sites d'Amnesty International, de l'ACLU, de l'UNICEF, du HCR, du Sénat australien et des points de terminaison Amazon S3. Un rapport du Centre d'études politiques européennes (CEPS) est également rappelé, qui appelait à une véritable interdiction du blocage des adresses IP et à l'introduction d'une responsabilité des titulaires de droits pour les dommages résultant du surblocage.

En Italie, le Piracy Shield a déjà produit des cas similaires : du blocage erroné d'un sous-domaine de Google qui a rendu Google Drive inaccessible pendant plusieurs heures, à l'inclusion d'une adresse IP partagée par Cloudflare qui a bloqué des milliers de sites sans rapport avec le piratage.

Malgré ces constats, l'étude ne demande pas d'abandonner la démarche, mais de l'accompagner de garanties : durée des blocages limitée au temps strictement nécessaire à la transmission de l'événement, contrôle judiciaire ou administratif, respect des critères de proportionnalité établis par la jurisprudence de la Cour de Justice de l'UE. Il reste également à clarifier comment un tel régime serait concilié avec la loi sur les services numériques, qui interdit d'imposer aux intermédiaires une obligation générale de surveillance active des activités de leurs utilisateurs.

Le problème, en amont, c'est aussi l'offre légale

Enfin, l'étude consacre un passage à la demande, et pas seulement à l'offre de services d'exécution : la fragmentation et le coût élevé de l'offre légale restent parmi les principaux facteurs qui poussent les utilisateurs vers des services pirates. Les abonnements multiples, les géoblocages et les barrières artificielles à l'accès aux contenus sportifs continuent d'alimenter la demande d'IPTV illégale. C'est pourquoi le rapport appelle également à rendre les offres légales plus accessibles et plus compétitives.

Il convient de noter que l'étude n'est pas une proposition législative et ne représente pas non plus la position officielle du Parlement européen : il s'agit d'un document de support technique pour la commission JURI, qui s'inscrit dans le débat plus large lié à la révision de la directive Copyright DSM, où sont comparées les positions favorables – comme celle des titulaires de droits sportifs, qui ont demandé une liste noire européenne des hébergeurs « pirates » – et les positions contre une extension du blocage aux intermédiaires tels que les résolveurs DNS.

Il n’existe actuellement aucun règlement européen mettant en œuvre ces propositions. Mais le fait que l'hypothèse d'un « bouclier européen contre la piraterie » soit désormais sur la table de la commission des affaires juridiques marque un changement de rythme dans le débat : après des années pendant lesquelles la Commission a laissé l'expérimentation de mesures autonomes aux États individuels, l'Union européenne commence à s'interroger sur la nécessité de règles communes.

Voir l’article original en italien