
Pendant longtemps, parler de technologie dans un sens stratégique revenait à parler d’efficacité : la technologie servait à améliorer le fonctionnement de systèmes dont les décisions étaient prises ailleurs, dans des contextes politiques, économiques et militaires. Cette perspective ne suffit plus aujourd’hui. Les données, les algorithmes qui les interprètent et les infrastructures qui les transportent sont devenus le terrain même sur lequel ces décisions se forment et, de plus en plus souvent, sont exécutées. Lorsqu’un drone perturbe le trafic aéroportuaire, lorsqu’une campagne de désinformation guide l’opinion publique aux heures décisives d’un débat politique, lorsqu’une cyberattaque bloque un hôpital ou un réseau d’eau, ce qui est mis sous pression n’est pas seulement un service : c’est la capacité d’un pays à lire et gouverner son environnement. C’est à ce niveau que les institutions européennes ont commencé à parler de « guerre hybride ». Et c’est à ce niveau que la dépendance technologique cesse d’être une variable de gestion pour devenir une question de souveraineté.
La particularité de cette phase n’est pas la menace unique, mais sa combinaison. Désinformation, sabotage numérique, interférences dans le spectre électromagnétique, exploitation des vulnérabilités des infrastructures critiques (énergie, eau, télécommunications, santé, usines) ne sont plus des scénarios parallèles, mais des vecteurs qui se renforcent au sein d’opérations coordonnées. Le résultat est une érosion lente, parfois invisible, de la capacité d'un pays à comprendre son environnement, à anticiper les risques et à décider avant son adversaire. C’est ce que l’on peut appeler l’autonomie cognitive : une fonction qui ne se mesure pas sur les serveurs, mais sur la qualité des choix que permettent les infrastructures numériques.
Les chiffres italiens
Les chiffres italiens contribuent à limiter le phénomène. Selon l'Agence nationale de cybersécurité, au premier semestre 2025, 1.549 cyberattaques ont été enregistrées sur le territoire national, soit une augmentation de 53% par rapport à la même période de l'année précédente. Une progression qui parle non seulement de fréquence, mais aussi de sophistication : une pression qui affecte les chaînes d'approvisionnement industrielles, les services publics, les écosystèmes de santé, les systèmes de paiement, bien au-delà du périmètre traditionnel de l'État.
À cela s’ajoute une variable qui change tout : le temps. Des opérations qui prenaient des heures il y a dix ans sont désormais résolues en quelques secondes. L’efficacité d’une réponse ne dépend plus de la présence d’analystes et de décideurs au bon moment, mais de la capacité des infrastructures à détecter, classer et contenir une menace de manière autonome, avant même qu’un être humain puisse intervenir. Les plateformes distribuées, les agents numériques, les systèmes de surveillance intégrés ne sont plus des outils d'efficacité : ce sont des dispositifs de première ligne. Et c’est là que la question redevient politique, avant même d’être technique. Parce que chaque algorithme qui décide à notre place, dans des temps que nous ne pouvons pas égaler, doit pouvoir être rattaché à un périmètre de contrôle sur lequel nous exerçons compétence, gouvernance et responsabilité. Lorsque ce contrôle est externe, la décision l’est aussi.
Pour un pays profondément intégré aux chaînes d’approvisionnement européennes et mondiales comme l’Italie, le risque est de découvrir cette dépendance au mauvais moment. Il ne s’agit pas d’évoquer des scénarios de fermeture : l’ouverture technologique reste un levier de croissance indispensable. Il s’agit de reconnaître qu’il existe trois domaines – les données, les algorithmes et la cyber-résilience – dans lesquels une marge de souveraineté est une condition préalable et non une option. Sans contrôle européen sur les données stratégiques, sans capacité à développer et valider des modèles d’intelligence artificielle dans des environnements gouvernés, sans infrastructures capables de fonctionner même dans des scénarios critiques, tout débat sur la résilience reste nominal.
Un exercice industriel
Traduire cette prise de conscience en capacités est un exercice industriel plutôt que rhétorique. Il nécessite des investissements cohérents, des partenariats public-privé pensés sur le long terme, des compétences hybrides mêlant ingénierie, cybersécurité et gouvernance des risques. Elle demande avant tout un changement de posture : passer d’une logique de conformité, le NIS2, la directive CER, les normes sectorielles vécues comme des obligations à satisfaire, à une logique de capacité, dans laquelle les mêmes règles deviennent l’opportunité de construire ce qui manque aujourd’hui. Les infrastructures critiques constituent le banc d’essai le plus immédiat : tout système essentiel est désormais à la fois physique et numérique et doit être conçu comme tel.
Il y a une question qui, dans ce scénario, concerne directement ceux qui dirigent les entreprises et les institutions : qui gouverne l'intelligence qui guide les décisions critiques du pays ? Ce n’est pas une question technologique, mais une question de leadership. La réponse déterminera notre capacité à protéger les citoyens et les services, à maintenir la stabilité des chaînes de production, à préserver l’intégrité d’un modèle démocratique qui, de plus en plus, se mesure également à la qualité de l’information qui l’alimente.
Autonomie technologique nouveau périmètre de souveraineté
À l’ère des données et des algorithmes, l’autonomie technologique n’est pas une option parmi d’autres : c’est le nouveau périmètre de souveraineté. L’Italie peut continuer à se déplacer avec aisance dans un monde numérique sans frontières, mais elle ne pourra le faire en toute sécurité que si l’intelligence qui guide ce mouvement est également, dans une mesure suffisante, la sienne. C’est un choix qui requiert de la clarté maintenant, et non lorsque les conséquences sont claires pour tous.
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