Bruxelles réglemente les logiciels libres comme une usine automobile

Bruxelles réglemente les logiciels libres comme une usine automobile

La nouvelle stratégie européenne pour la souveraineté technologique s'engage en faveur du logiciel libre comme outil pour réduire les dépendances numériques du continent. Cependant, cela risque également d’imposer aux communautés open source des obligations réglementaires conçues pour les industries traditionnelles, très éloignées de la réalité décentralisée et collaborative qui caractérise le développement de logiciels libres.

La Commission européenne vient de présenter son plus grand engagement technologique depuis des décennies. Le soi-disant paquet de souveraineté technologique européenne vise à renforcer l'autonomie numérique du continent grâce à une combinaison d'investissements, de réglementation et de politique industrielle couvrant tout, des semi-conducteurs à l'intelligence artificielle, en passant par le cloud computing et les logiciels open source.

Forte dépendance aux technologies extra-européennes

Sur le papier, le diagnostic est peu discutable. L’Europe reste fortement dépendante des technologies développées en dehors de ses frontières. Les puces les plus avancées sont fabriquées principalement en Asie, le cloud computing est dominé par des géants américains et les modèles d’intelligence artificielle les plus puissants proviennent pour la plupart d’entreprises nord-américaines. Même une partie importante de l’infrastructure numérique utilisée par les gouvernements et administrations européennes repose sur des technologies développées en dehors de l’Union.

La réponse de Bruxelles est ambitieuse et la nouvelle Chip Law 2.0 vise à renforcer la production européenne de semi-conducteurs. La future loi de développement du Cloud et de l’IA vise à tripler la capacité des centres de données européens. La Commission veut promouvoir les gigafactories d'intelligence artificielle, développer des modèles européens et créer des mécanismes pour évaluer la souveraineté des infrastructures numériques.

Mais c'est précisément dans le chapitre consacré à l'open source qu'apparaît un paradoxe qui pourrait déterminer le succès ou l'échec de l'ensemble de la stratégie.

Plus de trois millions de contributeurs open source

Pour la première fois, la Commission reconnaît explicitement que le logiciel libre constitue un atout stratégique pour la souveraineté technologique européenne. Et ce n’est pas un problème mineur. L'Europe compte plus de trois millions de contributeurs open source. Une grande partie de l'infrastructure numérique mondiale, des serveurs Web aux bibliothèques cryptographiques, en passant par les systèmes d'exploitation, les bases de données et les outils d'intelligence artificielle, dépend de projets ouverts maintenus par des communautés réparties sur toute la planète.

Le projet européen Open Source First menace d'étouffer le logiciel libre

La Commission elle-même admet qu'elle doit renforcer cet écosystème pour réduire les dépendances. Cependant, il existe une différence fondamentale entre reconnaître la valeur du logiciel libre et comprendre son fonctionnement réel. Le logiciel libre n’est pas une industrie traditionnelle et n’est pas non plus organisé selon des chaînes de production hiérarchiques. Il ne répond pas non plus à des plans quinquennaux et n'est pas non plus né dans les cabinets ministériels.

Sa principale caractéristique est justement l’absence de centre de contrôle. Et c'est là que le problème commence. La Commission parle de gigafactories pour l’IA, de régions d’excellence pour les semi-conducteurs, de cadres de certification, de centres de données stratégiques et de mécanismes d’évaluation de la souveraineté.

Linux, Apache, Python, PostgreSQL, Kubernetes, Bitcoin

Tout cela peut être utile, mais l’histoire du logiciel libre montre que les technologies les plus transformatrices d’Internet sont rarement issues de programmes institutionnels. Linux, Apache, Python, PostgreSQL, Kubernetes ou Bitcoin ne sont pas le résultat d’une stratégie publique coordonnée. Ils sont issus de communautés ouvertes qui ont évolué de manière décentralisée et, dans de nombreux cas, chaotique.

L’Europe semble supposer qu’elle peut construire sa souveraineté technologique grâce à une réglementation industrielle et à des incitations sans perturber l’équilibre délicat qui rend possible l’innovation ouverte. Il n’est pas évident que les deux soient compatibles. Alors que Bruxelles annonce une stratégie visant à renforcer le logiciel libre, les développeurs européens voient simultanément la pression réglementaire sur l’écosystème numérique augmenter.

La loi sur la cyber-résilience (CRA), la nouvelle directive sur la responsabilité du fait des produits et les futures obligations liées à l'intelligence artificielle créent un environnement juridique de plus en plus complexe. L’intention est compréhensible. Les citoyens veulent des produits numériques plus sécurisés. Les gouvernements veulent des infrastructures résilientes et les entreprises exigent de plus grandes garanties. Mais le problème se pose lorsque ces obligations se retrouvent avec des projets portés par de petites équipes, des fondations ou des développeurs indépendants.

Collaboration volontaire entre les personnes

Le logiciel libre s'est historiquement construit sur le principe d'une collaboration volontaire entre des personnes qui partagent des connaissances sans assumer des responsabilités équivalentes à celles d'une grande entreprise technologique. Par conséquent, lorsque le coût de la conformité réglementaire augmente, les incitations changent. Non pas parce que les promoteurs vont être persécutés par Bruxelles, mais parce que la perception du risque juridique modifie le comportement de tout l'écosystème.

Apparaît ici une conséquence rarement évoquée dans les documents officiels. Lorsque l’environnement réglementaire devient plus complexe, les acteurs dotés de services juridiques solides bénéficient d’un avantage concurrentiel extraordinaire. Les grandes entreprises peuvent absorber les coûts de conformité, gérer les audits, répondre aux exigences réglementaires et assumer des risques juridiques inabordables pour les petits projets communautaires. En théorie, la stratégie européenne cherche à réduire les concentrations de pouvoir, mais en pratique, elle pourrait les renforcer.

Les promoteurs indépendants finiraient par devenir de plus en plus dépendants de grandes organisations capables de fournir une couverture juridique, des structures de financement et de conformité. Il en résulterait une nouvelle forme de dépendance, non pas à l’égard de la Silicon Valley, mais à l’égard d’un petit nombre de grands intermédiaires technologiques capables de naviguer dans le labyrinthe réglementaire européen.

Féodalisme numérique

Une sorte de féodalité numérique où la protection juridique remplace la protection militaire et où l’accès au marché dépend de plus en plus de la capacité à se conformer à des exigences réglementaires croissantes. La Commission européenne a raison d'identifier le problème. L’Europe doit réduire ses dépendances technologiques, renforcer ses infrastructures numériques, augmenter sa capacité de calcul et développer davantage l’intelligence artificielle sur le territoire européen. Elle a également besoin d’un écosystème open source solide et compétitif, capable de maintenir une part significative de son autonomie technologique.

Il existe cependant une différence fondamentale entre construire une souveraineté technologique et gérer la souveraineté technologique. La première nécessite des investissements soutenus dans les biens communs numériques, un financement stable pour les projets open source critiques et des mécanismes permettant aux communautés d’innover sans se laisser enfermer dans des fardeaux réglementaires conçus pour des organisations beaucoup plus grandes. La seconde consiste principalement à produire des normes, des certifications et des cadres de conformité.

Le paquet européen sur la souveraineté technologique accorde une grande attention à cette deuxième dimension. Définir des stratégies, établir des objectifs, créer de nouveaux outils de régulation et concevoir des mécanismes de supervision. Tout cela peut être nécessaire. Mais la question décisive est de savoir si l’Europe consacrera le même effort politique, financier et institutionnel au renforcement des fondations ouvertes sur lesquelles repose une grande partie de l’économie numérique.

Loin des bureaux bruxellois

Car la véritable souveraineté technologique ne dépend pas uniquement de qui possède les centres de données, contrôle les infrastructures cloud ou fabrique les puces les plus avancées. Cela dépend également de qui gère le code qui fait fonctionner Internet, protège les communications, sécurise les systèmes et permet aux nouvelles technologies de continuer à évoluer.

Et ce code continue d’être écrit, dans une large mesure, loin des bureaux de Bruxelles, grâce au travail de communautés distribuées qui restent l’un des atouts stratégiques les plus importants et les moins compris de l’économie numérique contemporaine.

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