La mondialisation a vidé les usines et l’IA pourrait vider les bureaux

La mondialisation a vidé les usines et l’IA pourrait vider les bureaux

Daniel Lemire, professeur canadien d'informatique à l'Université TÉLUQ (Québec), où il travaille au Laboratoire de science des données, a partagé sur son compte X une réflexion approfondie sur la façon dont l'IA transforme la programmation, l'identité et la finalité de ceux qui la pratiquent. Lemire compare l’essor de l’IA à des révolutions historiques telles que l’invention du mousquet, qui a remplacé l’épée, ou la photographie, avertissant que l’avenir des programmeurs pourrait être similaire à celui des travailleurs industriels déplacés par la mondialisation.

Le professeur, reconnu pour faire partie des 2% des scientifiques les plus influents au monde, selon le classement de l'université de Stanford, raconte sa propre histoire. Il a commencé à programmer à l'âge de 12 ans et pour lui, ce n'était qu'un jeu. Au fil du temps, il est devenu un élément essentiel de son identité. En fait, il dit que c'est tellement ancré dans son identité que lorsqu'il a arrêté de programmer régulièrement, il est devenu déprimé. « Malheureusement, il m'a fallu des années pour réaliser que je devais planifier chaque semaine pour être heureux », dit-il.

L'argent ne suffit pas

L’expert indique que les modèles d’IA actuels génèrent du code C++ avec plus de précision que de nombreux professeurs d’informatique. Pourquoi jouer du violon quand n’importe qui peut trouver un enregistrement d’un grand violoniste avec peu d’effort ? » demande-t-il en étendant l’exemple aux graphistes, avocats ou écrivains, tous concernés par l’IA.

L'IA est devenue le nouveau miroir

Selon lui, les politiques mondialistes appliquées au cours des dernières décennies ont supprimé des millions d’emplois industriels, notamment dans les pays développés, laissant des générations de jeunes sans opportunités d’emploi stable. Dans de nombreux cas, affirme-t-il, cette perte de travail n'a été compensée que par des aides publiques, sans offrir de véritable alternative d'intégration économique et sociale.

Lemire assure que l’argent seul ne suffit pas et que les gens ont besoin de statut et de reconnaissance. En ce sens, il prévient que la précarité n’est pas seulement matérielle, mais aussi symbolique. La perte de rôles productifs ayant une valeur sociale a un impact profond sur la cohésion collective et l’estime de soi.

Des jours aux heures de travail

Dans le domaine technologique, Lemire reconnaît que l’IA a multiplié la productivité. Comme il l'explique, il est aujourd'hui possible d'effectuer des tâches de programmation en quelques heures, ce qui nécessitait auparavant des jours de travail. Cependant, il prévient que ceux qui s’appuient sans réserve sur l’IA ont tendance à générer du code de moindre qualité, moins robuste et mal compris. L’outil accélère le travail, mais ne remplace ni le jugement ni l’expérience technique.

Pour l’avenir, Lemire propose deux scénarios possibles. La première, qu’il appelle la « nouvelle ceinture de rouille », est destinée à la classe professionnelle. Des activités telles que la rédaction de rapports, de présentations ou de documents pédagogiques pourraient devenir superflues. Ce qui reléguerait de nombreux travailleurs qualifiés à des fonctions bureaucratiques avec moins de prestige social. Le professeur le compare au déclin industriel amorcé dans les années 1980. « Rust Belt » est une métaphore utilisée par Lemire pour décrire le déclin économique et social des régions industrielles des États-Unis dans les années 1970 et 1980 en raison de la mondialisation et de l'automatisation.

Comparaison avec le secteur financier

Le deuxième scénario, plus optimiste, le compare à l'essor du secteur financier lors de la mondialisation. Dans ce cas, des programmeurs hautement qualifiés utiliseraient l’automatisation pour effectuer des tâches auparavant impensables, augmentant ainsi leur efficacité, leur influence et leur statut professionnel. Le fossé, selon Lemire, ne se situera pas entre ceux qui utilisent l’IA et ceux qui ne l’utilisent pas, mais entre ceux qui la comprennent profondément et ceux qui y obéissent simplement.

Malgré les défis, Lemire conclut qu’il peut mettre à profit ses compétences durement acquises plus efficacement qu’auparavant. Le plus important, dit-il, « c'est que j'ai encore beaucoup de plaisir à programmer ».

Cette réflexion intervient à une époque où l’IA non seulement accélère les processus, mais remet également en question la valeur humaine dans le travail créatif. Dans le contexte de la blockchain, où la programmation est fondamentale pour les contrats intelligents et les protocoles décentralisés, des experts comme Lemire suggèrent que la clé réside dans la maîtrise humaine pour guider ces outils, et non pour les remplacer.

Lemire a publié plus de 90 articles évalués par des pairs et fait partie des 1 000 meilleurs développeurs sur GitHub.

Maria González
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