
La fibre a été au centre des politiques publiques et des investissements des TLC italiennes. Il a permis de combler une partie du retard infrastructurel du pays, de renforcer la couverture et de permettre des sauts technologiques même dans des zones historiquement pénalisées. Mais aujourd’hui, il ne suffit plus de mesurer la qualité réelle de la connectivité.
C'est le message au cœur de l'eBook Les fibres ne suffisent pas. Le paradoxe des télécommunications italiennessigné par Pietro Labriola, PDG de Tim, et rattaché à Milano Finanza. Le point clé de la thèse est que le modèle économique sur lequel repose le secteur n’est plus capable de supporter, à lui seul, le niveau d’investissements nécessaire pour accompagner la transformation numérique du pays.
Selon Labriola, le débat public s'est trop longtemps focalisé sur le dernier kilomètre, alors que la qualité perçue par les usagers dépend d'un ensemble plus large de composantes. « La fibre est nécessaire, mais pas suffisante », écrit le PDG de Tim, désignant le kilomètre intermédiaire comme l'un des principaux points faibles du système italien.
Labriola : « Le véritable écart italien se situe au milieu »
Le retard ne réside pas tant dans la disponibilité théorique de la fibre, mais dans la couche intermédiaire du réseau. Transport, interconnexion, peering, proximité des datacenters, localisation des contenus et qualité du Wi-Fi domestique impactent directement la latence, la stabilité et la fiabilité du service.
Le sujet est particulièrement d’actualité car la vitesse à elle seule ne décrit plus l’expérience numérique. Les appels vidéo, les jeux en ligne, le cloud computing, les postes de travail à distance, l'intelligence artificielle interactive, le streaming en direct, les applications industrielles et la télémédecine nécessitent des temps de réponse faibles et stables. Une connexion peut avoir une bande passante élevée tout en étant lente si la latence est élevée ou variable.
Le document rappelle la comparaison européenne : l'Italie a investi massivement dans le FTTH, mais continue d'afficher des performances inférieures à celles des principaux pays européens, une adoption encore limitée de la fibre et des niveaux de latence élevés. L’écart est particulièrement visible lorsqu’on examine la stabilité sous charge. Dans les données Ookla du premier trimestre 2026, l'Italie enregistre une large fourchette entre le dixième et le quatre-vingt-dixième percentile de latence parmi les pays du G7, signe d'un réseau moins uniforme en termes de performances.
Le problème ne consiste donc pas seulement à en couvrir davantage. Il s’agit d’améliorer le fonctionnement de l’ensemble de la chaîne des infrastructures.
La nouvelle forme de fracture numérique
L'eBook insiste sur un changement de perspective. La fracture numérique ne coïncide plus uniquement avec la distance entre ceux qui sont connectés et ceux qui ne le sont pas. Il s'agit de plus en plus de la qualité de l'expérience.
Dans certaines régions du Sud, les investissements publics ont permis de s’affranchir des infrastructures existantes et d’atteindre des vitesses de téléchargement et d’envoi élevées. Le Nord conserve cependant un avantage en termes de temps de réponse grâce à la plus grande concentration de centres de données, de nœuds d’interconnexion et de points de peering. Le résultat est une géographie plus complexe : une partie du pays peut être rapide, une autre plus efficace.
Le Sud, selon la lecture proposée par Labriola, peut être compétitif dans les applications qui nécessitent beaucoup de bande passante, tandis que le Nord reste favorisé dans les usages qui dépendent de la faible latence et de la proximité des contenus. C’est une différence qui pèse sur les entreprises, les services numériques, la compétitivité territoriale et la capacité à supporter des applications avancées.
À cela s’ajoute le rôle de l’environnement domestique. Les modems, le Wi-Fi, les interférences et la configuration des appareils peuvent gaspiller une partie importante de la qualité disponible sur la ligne. Un dilemme industriel s'ouvre aux opérateurs : des appareils moins chers réduisent la barrière commerciale, mais peuvent aggraver l'expérience ; des appareils plus avancés améliorent le service, mais augmentent le coût perçu par le client.
Prix bas, coûts élevés et rendements insuffisants
Le nœud technologique est étroitement lié au nœud économique. Labriola affirme que le modèle actuel ne récompense pas systématiquement les investissements nécessaires. La comparaison avec la France est révélatrice : en Italie, construire un réseau FTTH coûte environ 1 400 euros par unité immobilière, contre environ 400 euros en France. Parallèlement, le revenu moyen par utilisateur est d'environ 24 euros par mois, contre environ 40 euros en France.
La conséquence est un désalignement structurel. Ceux qui supportent des coûts plus élevés reçoivent moins. Et avec de faibles revenus, il devient plus difficile de financer précisément les éléments les moins visibles mais cruciaux pour la qualité, en commençant par le niveau intermédiaire.
Le benchmark Tarifica cité dans le livre électronique renforce le tableau. L'Italie est le marché le moins cher parmi les douze pays européens analysés, avec un prix moyen de 17,87 euros à parité de pouvoir d'achat, soit plus de 37 % de moins que le deuxième marché le moins cher. De plus, le passage de 50 Mbps à 1 Gbps est beaucoup moins valorisé qu'ailleurs : en Italie la différence est d'environ 10 %, tandis que dans d'autres pays la hausse des prix est beaucoup plus marquée.
Dans ce contexte, la qualité supplémentaire peine à se transformer en valeur économique. La pression concurrentielle pousse à communiquer en vitesse et en couverture, mais une part croissante de la qualité dépend d'infrastructures intermédiaires qui nécessitent des capitaux et génèrent des rendements moins immédiats.
L’énergie et les règles pèsent sur la capacité d’investissement
Parmi les facteurs critiques soulignés dans le livre électronique, il y a également le coût de l’énergie. Au premier semestre 2025, selon les données d'Eurostat citées dans le document, le prix de l'électricité pour les clients non domestiques en Italie était de 0,2336 euros par kWh, contre une moyenne européenne de 0,1902 euros. Pour un secteur dans lequel les réseaux, les équipements, les centres de données et les systèmes sont toujours actifs, la différence n'est pas marginale.
La dépendance de l'Italie au gaz amplifie la vulnérabilité. En 2023, le gaz naturel représentait 34,8 % de l'énergie disponible en Italie, contre une moyenne européenne de 20,4 %. Pour les TLC, cela se traduit par une pression supplémentaire sur les marges et donc sur la possibilité de soutenir des investissements continus.
Labriola identifie alors une série d'asymétries qui compriment le secteur. Le premier concerne le fardeau réglementaire: Les opérateurs télécoms sont soumis à des obligations strictes en matière de transparence, de qualité de service, de changement d'opérateur, de portabilité, de services d'urgence et de gestion des clients, tandis que les grands opérateurs numériques qui répondent à des besoins similaires ne tolèrent pas le même ensemble de règles sectorielles.
La seconde concerne le relation entre ceux qui génèrent du trafic et ceux qui supportent les coûts du réseau. Les grandes plateformes monétisent les services et les contenus qui augmentent la demande de bande passante, tandis que les opérateurs doivent adapter les infrastructures sans pouvoir capter proportionnellement la valeur générée.
Le troisième est compétitif. L’arrivée d’opérateurs de vente au détail qui utilisent les infrastructures existantes sans participer aux coûts de développement et de maintenance accroît la pression sur les prix. Le risque est que le marché récompense ceux qui opèrent en aval, tandis que ceux qui construisent et gèrent le réseau supportent un fardeau croissant.
Loi sur les réseaux numériques et concentrations, signaux venus d'Europe
Dans le cadre décrit par le livre électronique, certaines initiatives européennes peuvent représenter une étape utile. La révision des lignes directrices sur les fusions est considérée comme un signal positif, car elle peut permettre une évaluation moins mécanique de la relation entre échelle industrielle, résilience, investissements et innovation.
La loi sur les réseaux numériques est également citée comme une avancée. Il n'introduit pas de transfert automatique de ressources d'Over the top vers les opérateurs de réseau, mais reconnaît la nécessité d'une structure plus ordonnée du marché de la connectivité. L’orientation est celle d’une plus grande harmonisation réglementaire, du renforcement du marché unique et des outils de coopération en matière d’interconnexion IP, d’efficacité du trafic et de services innovants.
Mais pour Labriola, la question centrale reste nationale. Il faut décider si les infrastructures numériques constituent un levier essentiel pour le développement économique du pays. Si tel est le cas, le système doit être mis en mesure de croître.
En conclusion « il ne suffit pas de comprendre le problème ». Nous avons besoin d’une révision globale des règles, capable de concilier structure des coûts, incitations à l’investissement, innovation technologique et durabilité industrielle. Sans cette étape, la fibre continuera à se développer, mais elle ne suffira pas à garantir au pays la qualité numérique nécessaire pour être compétitif.