La loi pour le développement du Cloud et de l’IA : un choix stratégique et pas seulement technologique

Le 3 juin 2026, la Commission européenne a présenté la proposition de règlement sur le développement du cloud et de l'intelligence artificielle, connue sous l'acronyme CADA (Cloud and AI Development Act).

Il s’agit de l’élément central du paquet plus large sur la souveraineté technologique, avec lequel l’Union européenne entend résoudre deux problèmes structurels critiques du système numérique européen : un déficit de capacité dans les centres de données et une dépendance excessive à l’égard d’un petit nombre de fournisseurs tiers. Le chiffre de départ est emblématique et ne peut que faire réfléchir : la part de marché des fournisseurs de cloud européens est passée de 29 % en 2017 à environ 15 % en 2022, tandis que la demande en puissance de calcul, tirée par des modèles d’IA de plus en plus énergivores, a augmenté de façon exponentielle.

Les trois axes de la proposition

Sur le plan structurel, la CADA est essentiellement divisée selon trois axes différents.

Le premier concerne la recherche, le développement et l’innovation, avec une attention particulière à l’IA de pointe, à l’IA industrielle et à l’IA physique, en vue de soutenir la prochaine génération de technologies cloud et d’IA.

La deuxième direction concerne le renforcement de la capacité infrastructurelle : l’objectif déclaré est de tripler le marché européen des centres de données dans les cinq à sept prochaines années, également grâce à la création de zones d’accélération des centres de données. Le titre III de la proposition exige que chaque État membre désigne, dans les six mois suivant l'entrée en vigueur, au moins une zone dédiée, en tenant compte de la disponibilité énergétique, de la connectivité et de la durabilité environnementale, avec des procédures d'autorisation simplifiées et une limite maximale de douze mois à compter de la demande complète.

La question la plus délicate – et juridiquement la plus innovante – est cependant celle du troisième pilier : le cadre de souveraineté de l’Union en matière de cloud computing, divisé en quatre niveaux croissants de garantie selon les critères de l’annexe II, destiné à guider les marchés publics et les choix des fournisseurs pour les fonctions d’administration publique.

Un tournant dans la gouvernance de l’IA

Le profil le plus intéressant, au moins d'un point de vue juridique, est le suivant : la CADA marque le moment où la gouvernance de l'intelligence artificielle cesse d'être simplement la régulation des modèles et des risques associés – comme dans l'approche de la loi sur l'IA – pour s'étendre aux conditions infrastructurelles, organisationnelles et institutionnelles qui rendent son utilisation possible.

Propriété et contrôle des infrastructures, localisation des traitements de données, sélection des fournisseurs pour soutenir les fonctions publiques, rôle des achats comme levier de la politique industrielle. Des aspects qui entrent, pour la première fois de manière organique, dans le périmètre réglementaire européen sur l’IA et qui pourraient déterminer un tournant important, d’un point de vue juridique, mais aussi géopolitique.

C'est ici que CADA révèle sa véritable nature. Le cloud n’est pas traité comme un simple actif technologique ou un service marchand parmi tant d’autres, mais comme une infrastructure critique qui affecte directement les équilibres géopolitiques.

La concentration des services cloud entre les mains d'un petit nombre d'hyperscalers non européens expose l'Union à des risques de dépendance stratégique – de l'accès aux données à la continuité des services, jusqu'à la possibilité d'une application extraterritoriale des réglementations de pays tiers. Ce n’est pas un hasard s’il existe des positions divergentes entre les États membres et les parties prenantes : certaines associations sectorielles, comme CCIA Europe, ont défini le cadre sur la souveraineté comme potentiellement discriminatoire à l’égard des fournisseurs non européens, tandis que d’autres voix institutionnelles insistent sur la nécessité de renforcer les exigences d’autonomie numérique, notamment dans les applications sensibles pour la sécurité nationale.

Perspectives

Il faudra évidemment attendre un certain temps pour avoir une vision complète, sachant toutefois qu'il est peu probable que les trois lignes directrices évoquées soient repensées par la Commission.

En fait, le processus législatif ordinaire prendra probablement deux ou trois ans, de sorte que les premières obligations concrètes pour les administrations publiques et les fournisseurs devraient entrer en vigueur au plus tôt en 2028-2029.

Mais un fait demeure désormais : la CADA place le droit du cloud et de l’IA à la croisée des chemins entre concurrence, marchés publics, protection des données et politique industrielle, obligeant les opérateurs, publics et privés, à repenser leurs stratégies d’approvisionnement technologique à l’aune d’une souveraineté numérique que l’Union considère désormais explicitement comme une question de sécurité et plus seulement de marché.

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