La souveraineté numérique, nœud des dépendances de l’UE

La souveraineté numérique, nœud des dépendances de l’UE

Souveraineté numérique et la sécurité énergétique sont désormais le même jeu industriel. Il ne suffit pas de réguler les marchés, ni de diversifier certaines chaînes d'approvisionnement. Pour l’Europe, le risque est plus profond : construire la transition écologique et technologique sur des infrastructures, des plateformes et des technologies contrôlées par d’autres.

Le point ressort du mémoire « Les doubles dépendances de l'Europe : construire l'autonomie énergétique et numérique dans un monde fragmenté »signé par Anselme Küsters Et André Wolf pour leInstitut des affaires internationales et le Centre pour la politique européenne. Le document part du retour de l’administration Trump et de la relance du débat européen sur « l’autonomie stratégique » et la « souveraineté technologique ». Selon les auteurs, l’UE a développé des outils réglementaires et diversifié certaines chaînes d’approvisionnement, mais ceux-ci restent lacunes structurelles dans les capacités énergétiques et numériques.

La thèse est claire. L’énergie propre et la puissance de calcul sont les deux moteurs de l’économie du 21e siècle. Les deux suivent des courbes d’apprentissage rapides, produisent des effets de réseau et génèrent des blocages d’infrastructure. En d’autres termes, ils récompensent ceux qui arrivent les premiers et pénalisent ceux qui prennent du retard.

La nouvelle souveraineté numérique passe par les réseaux, le calcul et les supply chains

La concurrence entre puissances ne se mesure plus seulement à l’aune du contrôle des matières premières ou des capacités de production traditionnelles. Aujourd’hui, il s’agit aussi de souveraineté numérique, à travers les centres de données, les modèles d’IA, les plateformes cloud, les réseaux électriques, les systèmes de stockage et les technologies propres. C’est pourquoi la note nous invite à lire l’énergie et le numérique dans le même cadre stratégique.

Les auteurs rappellent que l’énergie et la capacité de calcul représentent des intrants fondamentaux du pouvoir économique et géopolitique contemporain. Comment le charbon et l'acier ont défini la première concurrence industrielle et les hydrocarbures ont marqué aujourd'hui le XXe siècle infrastructure énergétique et informatique pour l’IA devenir au cœur de la rivalité du nouveau siècle.

Cette dynamique a une conséquence directe. Les politiques européennes ne peuvent plus se dérouler dans des compartiments étanches. Le Green Deal, la stratégie des puces, l’AI Act, le cloud européen, le Critical Raw Materials Act et le Net-Zero Industry Act répondent au même problème : réduire les dépendances qui ne sont pas épisodiques, mais ancrées dans la structure des marchés.

Le rapport le montre clairement. Les catégories où les enjeux stratégiques sont les plus élevés sont précisément celles où l'offre européenne apparaît la plus faible. Dans le domaine numérique, cela signifie que l'Europe dispose d'un marché dynamique en matière de logiciels d'entreprise, mais a du mal à construire une véritable infrastructure d’IA.

Le retard européen ne vient pas seulement des investissements

Le noeud de souveraineté numérique il ne s'agit pas seulement du montant du capital disponible. Il s'agit également du fonctionnement des marchés technologiques. Les plateformes leaders consolident leur avantage grâce aux économies d’échelle, aux données, aux développeurs, aux normes techniques et aux coûts de remplacement.

Le mémoire cite le cas de Nvidiaqui a construit un écosystème intégré autour de sa plateforme informatique, de ses technologies de cloud et de stockage d'énergie. Ces éléments se renforcent mutuellement et rendent le changement de fournisseur de plus en plus coûteux.

Pour l’UE, le problème devient donc industriel plutôt que réglementaire. Les entreprises européennes dépendent des plateformes cloud et logicielles américaines pour développer des solutions d’IA. Dans le même temps, la production solaire européenne a perdu du terrain par rapport à la Chine, qui a exploité plus tôt et mieux les courbes d’apprentissage de la production.

Les auteurs écrivent que « la dépendance des entreprises européennes à l’égard des plateformes cloud et des logiciels américains pour le développement de l’IA constitue une dépendance structurelle ». Il s’agit d’une étape clé, car elle déplace le débat de la question de la concurrence vers celle de la capacité autonome.

La souveraineté numérique, dans cette lecture, ne coïncide pas avec l’autarcie. Cela signifie disposer d’alternatives crédibles en cas de crises, de pressions géopolitiques ou de perturbations des chaînes d’approvisionnement.. C'est là que se pose la limite des initiatives déjà engagées. Le European Chips Act et les projets de gigafactories d’IA sont nécessaires, mais ils ne suffisent pas encore à garantir une véritable autonomie stratégique.

La transition énergétique crée de nouvelles vulnérabilités

La transition énergétique promet de réduire la dépendance de l’Europe aux combustibles fossiles. Cependant, à court et moyen terme, cela peut générer de nouvelles expositions. La production de technologies propres nécessite des minéraux, des compétences, des composants et des capacités de fabrication essentiels que l’UE ne contrôle pas encore suffisamment.

Le rapport qualifie la décarbonisation d’« arme à double tranchant » du point de vue de l’autonomie. D'une part, cela peut renforcer le pouvoir de négociation de l'Europe en réduisant sa dépendance à l'égard des fournisseurs d'énergie externes. D’un autre côté, pendant la transition, l’Europe est exposée à des risques tout au long des chaînes d’approvisionnement internationales.

La question des infrastructures pèse lourdement. Pour la période 2022-2030, la Commission européenne estime que l'UE devra investir 584 milliards d'euros dans les réseaux électriquesun chiffre similaire à celui nécessaire pour une nouvelle capacité de production.

Ce chiffre montre que la sécurité énergétique ne dépend pas uniquement de la quantité d’énergie renouvelable produite. Cela dépend aussi de la capacité à le transporter, à l’équilibrer, à l’accumuler et à l’intégrer à la consommation industrielle et domestique. Sans réseaux ni stockage, la transition risque de créer de nouvelles fragilités même si elle tente de surmonter les anciennes.

RePowerEU a marqué un premier changement de rythme. Né après l'invasion russe de l'Ukraine, le plan vise à découpler l'Europe des sources d'énergie russes, à accélérer les énergies renouvelables, à diversifier les routes commerciales et à fixer des objectifs pour la production nationale de pompes à chaleur et de modules photovoltaïques.

Depuis, cette logique est devenue un modèle pour d’autres politiques industrielles européennes. La loi sur les matières premières critiques et la loi sur l’industrie nette zéro suivent la même approche : identifier les dépendances critiques, réduire les goulets d’étranglement en matière d’autorisation et financiers, soutenir les projets prioritaires et augmenter la capacité de production nationale.

L’IA et l’informatique, point faible de la chaîne de la souveraineté numérique

Le chapitre le plus pertinent pour le souveraineté numérique il s'agit d'IA et d'informatique. Les auteurs analysent deux ensembles de données : Alternatives-Européennes.euqui cartographie 61 catégories de services numériques, ndlr Europeantechmap.euqui suit les entreprises technologiques européennes par pays et par secteur.

Le tableau est ambivalent. Alternatives-Européennes.eu répertorie 464 produits et services basés dans l’UE, avec une moyenne de 7,6 alternatives par catégorie. Cependant, dans les huit catégories classées comme IA et informatique, la moyenne tombe à 4,1 alternatives européennes, contre 8,1 dans les autres domaines.

La différence compte parce que ces marchés ont tendance à concentrer la valeur sur quelques acteurs. Dans l’IA générative, les moteurs de recherche, les API cartographiques, les systèmes d’exploitation de bureau ou les plateformes Function-as-a-Service, ceux qui définissent la norme obtiennent une position difficile à contester.

Les données les plus critiques concernent les catégories à haut risque. Sept des douze domaines présentant un verrouillage stratégique élevé et peu d’alternatives européennes appartiennent au domaine de l’IA et de l’informatique. Les cinq autres se situent entre l’infrastructure cloud et les outils de développement logiciel, c’est-à-dire dans les couches qui permettent les charges de travail d’IA.

Cette preuve confirme un point politique. L’Europe n’est pas absente du numérique, mais elle couvre mieux les domaines les moins stratégiques. Sur les 651 opérateurs technologiques européens répertoriés, seuls 32 relèvent du domaine de l’IA et de l’informatique, soit 4,9 % du total. A l'inverse, 329 entreprises, soit environ la moitié, appartiennent au Saas de productivité, c'est-à-dire aux logiciels de gestion traditionnels.

Une carte fragmentée, avec peu de pôles continentaux

La faiblesse européenne s’accentue également au niveau géographique. Les 32 entreprises d’IA et d’informatique interrogées ne forment pas encore un écosystème continental homogène. Le document note que l'Allemagne en a cinq, la Suède six, la Suisse trois, tandis que la Finlande et la Roumanie en ont deux chacune. Dans 26 pays suivis, les entreprises d’IA et d’informatique représentent moins de 10 % du secteur technologique national.

Cette fragmentation complique l’échelle. L’Europe dispose d’expertises, de centres de recherche, de startups et d’entreprises spécialisées, mais peine à les transformer en plateformes communes. Le marché unique reste donc une promesse incomplète. Dans le numérique avancé, la dimension nationale ne suffit plus.

La question concerne également la défense et la sécurité. L’énergie et le numérique ont un double usage. Des applications civiles sont nécessaires, mais aussi des capacités militaires et des instruments de pression géopolitique. Le rapport cite les drones équipés de Starlink en Ukraine et les contrôles américains sur les exportations de semi-conducteurs vers la Chine.

Pour cette raison, s’en remettre exclusivement au marché ne résout pas le problème. Les grandes puissances considèrent l’énergie, les puces, le cloud et l’IA comme des atouts stratégiques. L’Europe doit faire de même, sans renoncer à son propre modèle réglementaire.

Open source et capacité autonome comme voie européenne

La recommandation la plus forte sur le numérique concerne la création d'un Initiative européenne pour l'IA open sourcesoutenu par des infrastructures informatiques dédiées. Les auteurs reconnaissent que l’Europe ne peut pas reproduire directement l’intégration verticale des hyperscalers américains, ni l’ampleur de la mise en œuvre du modèle chinois. Cependant, il peut construire une route alternative.

Cette route passe par là modèles fondamentaux open source, licences permissives, ensembles de données européens et petits modèles de langage. L'objectif n'est pas de gagner la course au modèle frontière le plus puissant, mais réduire la dépendance vis-à-vis d'un fournisseur et permettre aux entreprises européennes de développer, d'adapter et de déployer des solutions sans toujours dépendre de plates-formes propriétaires américaines.

C'est un choix pragmatique. Il accepte une position forte de second rang, mais la transforme en levier industriel. Pour de nombreuses entreprises, administrations publiques et chaînes d’approvisionnement réglementées, le modèle plus large n’est pas nécessairement nécessaire. Nous avons besoin d’une infrastructure contrôlable, interopérable, sûre et conforme aux règles européennes.

Le mémoire relie également cette approche aux relations avec les États-Unis. Le dialogue transatlantique reste nécessaire, notamment pour dissiper les malentendus sur des instruments tels que la loi sur les services numériques. Les auteurs préviennent toutefois que le contenu des lois européennes ne doit pas faire l'objet de négociations. En particulier, affaiblir la loi sur l’IA avant de construire des alternatives open source européennes finirait par accroître la dépendance structurelle.

Matières premières, recyclage et partenariats stratégiques

Dans le domaine énergétique, le rapport propose une stratégie similaire : non pas la fermeture, mais la capacité. Les politiques de contenu local peuvent aider les technologies propres européennes dans la phase de mise à l’échelle, en particulier dans les secteurs où les producteurs européens démarrent avec de petits quotas. Toutefois, ces règles doivent rester ciblées et concentrées sur les produits et composants à forte implication industrielle.

Un deuxième axe concerne l’économie circulaire des matières premières critiques. Les piles, les déchets électroniques et les aimants permanents contiennent des ressources que l’Europe ne peut se permettre de gaspiller. Le document propose des quotas minimum de recyclage contraignants et des règles plus strictes sur l'exportation de déchets contenant des matières critiques vers des pays non membres de l'OCDE.

La logique est simple. Si l’Europe ne contrôle pas les mines, elle doit au moins mieux contrôler les stocks déjà présents sur son marché. Récupérer les matériaux critiques signifie réduire la vulnérabilité face aux fournisseurs dominants et créer une base industrielle plus résiliente.

Sur le plan externe, les auteurs soulignent la nécessité de renforcer les outils de partage des risques pour les investissements énergétiques dans les pays partenaires. Le Global Gateway devrait se concentrer sur des mécanismes capables d'attirer des capitaux privés sur des marchés encore peu explorés, à travers des capitaux publics et une couverture d'assurance contre les risques politiques et institutionnels.

Voir l’article original en italien

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