Pourquoi la Pologne, le pays le plus crypto de l'UE, oppose son veto à sa loi MiCA

Pourquoi la Pologne, le pays le plus crypto de l'UE, oppose son veto à sa loi MiCA

La Pologne est devenue le seul État membre de l’Union européenne sans disposer d’une législation nationale pour la mise en œuvre du règlement MiCA (Markets in Crypto-Assets). Cette situation sans précédent survient après le veto du président Karol Nawrocki sur le projet de loi sur les crypto-actifs, une décision que le parlement polonais n'a pas réussi à annuler vendredi dernier.

Le veto présidentiel n’est pas un rejet de la technologie blockchain, mais plutôt une position critique à l’encontre de ce que Nawrocki qualifie de « une réglementation excessive qui menace les libertés civiles et la compétitivité économique ». Alors que le Premier ministre Donald Tusk met en garde contre les risques sécuritaires et l’influence russe, le président affirme que le projet de loi, tel qu’il est rédigé, imposerait des charges bureaucratiques insoutenables et accorderait des pouvoirs inadmissibles à l’État.

La Pologne et MiCA

Le refus de la Pologne d'adopter sa propre loi de mise en œuvre de la MiCA repose sur des arguments concernant la liberté économique et la proportionnalité réglementaire. Le président Nawrocki et ses alliés soutiennent que « Le projet de loi de plus d'une centaine de pages est un cas de réglementation excessive par rapport aux lois plus simples et plus directes adoptées par d'autres Etats de l'UE. »

Les principaux points de friction concernent un mécanisme qui permettait au gouvernement de bloquer d’un simple clic les sites Web liés aux cryptomonnaies, une décision largement critiquée. En outre, il a été avancé que les frais de supervision proposés paralyseraient les startups locales, favorisant uniquement les grandes entreprises et banques étrangères.

Le géant endormi d’Europe centrale

Il convient de rappeler que la Pologne n’est pas un acteur périphérique dans l’économie numérique européenne. Avant l’impasse législative actuelle, le pays avait réussi à se positionner tranquillement comme l’un des marchés de cryptoactifs les plus intéressants du continent. La combinaison d’une population hautement instruite en technologies de l’information, d’une recherche active d’alternatives d’investissement face à l’inflation et d’un environnement réglementaire antérieur aux barrières faibles, a créé le terrain idéal pour une adoption massive.

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Les chiffres illustrent avec force cette réalité. On estime que la Pologne compte plus d’un million d’utilisateurs actifs de cryptoactifs, et certaines projections suggèrent que jusqu’à 19 % de la population, ce qui équivaudrait à environ 7 millions de personnes, interagiront avec ces technologies en 2025. Ce taux de pénétration place la Pologne bien au-dessus de la moyenne européenne, révélant un appétit social pour les actifs numériques qui dépasse de loin la capacité du cadre législatif actuel à les gérer.

Infrastructure d'entreprise robuste

Au-delà de l’adoption par le commerce de détail, l’infrastructure de l’entreprise est remarquablement robuste. Dans le cadre du régime d'enregistrement des fournisseurs de services d'actifs virtuels (VASP), la Pologne est devenue le leader incontesté de l'UE en termes de nombre d'entités enregistrées, dépassant les 1 400 entreprises. Ce phénomène était en grande partie dû à un processus d'enregistrement accessible, rapide et peu coûteux, qui contrastait avec les exigences d'autorisation rigoureuses et coûteuses dans des juridictions comme l'Allemagne, la France ou l'Espagne.

Cependant, cette croissance masquait le fait que la majorité de ces entreprises opéraient sous un cadre réglementaire axé presque exclusivement sur le respect des réglementations anti-blanchiment d'argent (AML), dépourvues des structures de gouvernance, de solvabilité et de protection des consommateurs requises par la nouvelle norme MiCA.

Et cela nous amène à la décision du président Nawrocki de suspendre cette législation. L’analyse des déclarations de la chancellerie présidentielle et des déclarations de ses porte-parole révèle trois piliers argumentatifs principaux : la défense des libertés civiles contre la surveillance étatique, le rejet de la surréglementation (gold-plating) et la protection de la compétitivité des PME face aux capitaux étrangers.

MiCA, une menace pour les libertés publiques

L’argument le plus puissant et le plus controversé en faveur du veto présidentiel tournait autour des mécanismes de contrôle d’Internet introduits dans le projet de loi. La législation accorde au KNF le pouvoir de bloquer sommairement les domaines Internet liés aux crypto-actifs.

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Selon l'interprétation de la présidence, la loi autorise le KNF à ordonner aux fournisseurs de télécommunications, aux services d'hébergement et aux bureaux d'enregistrement de domaines de désactiver l'accès aux sites Web dans un délai maximum de 48 heures. Les critiques ont été encore plus alarmées par la capacité du régulateur à forcer l'annulation et le réenregistrement du domaine au nom de l'autorité administrative elle-même.

Le président Nawrocki a décrit ce mécanisme comme opaque et vulnérable aux abus. Il a fait valoir qu’un tel pouvoir, exercé sans contrôle judiciaire préalable, constituait une menace directe à la liberté d’expression et au droit à la propriété numérique. Dans l’écosystème crypto, où l’accès à une interface web (frontend) est souvent le seul moyen pour les utilisateurs de gérer leurs actifs ou d’accéder aux protocoles DeFi, bloquer un domaine équivaut au gel de facto des fonds des citoyens.

La présidence a fait valoir que cela donnait au gouvernement un pouvoir disproportionné pour « fermer » des entreprises légitimes sur la base de soupçons administratifs, créant ainsi un « effet dissuasif » sur l'innovation.

Surréglementation et « surréglementation »

Le deuxième pilier du veto était la critique de la technique législative utilisée, accusant le gouvernement de profiter de la transposition d'une norme européenne pour introduire des restrictions supplémentaires non exigées par Bruxelles, une pratique connue sous le nom de « gold-plating ».

Le président Nawrocki a explicitement opposé le projet polonais, qui dépassait 100 pages d'obligations nationales complexes, aux lois d'application adoptées dans les pays voisins comme la République tchèque, la Slovaquie et la Hongrie. Ces États ont opté pour des lois minimalistes, minces et directes, de quelques dizaines de pages seulement, qui se limitaient à relier leur système juridique à la réglementation européenne sans ajouter de charges supplémentaires.

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Cette complexité réglementaire créerait un environnement hostile à l’innovation locale, car dans un marché numérique sans frontières physiques, les capitaux circulent là où ils trouvent le moins de frictions. Nawrocki a prévenu que «La surréglementation est un moyen sûr de chasser les entreprises de Pologne»en privilégiant des juridictions comme la Lituanie ou Malte, qui ont su concilier conformité réglementaire et agilité des entreprises.

Frais de surveillance et barrières à l’entrée

Le troisième argument portait sur la structure des coûts et son impact sur la démographie des entreprises du secteur. Le projet de loi établit un système de frais de surveillance que le président a qualifié de « punitif » et conçu pour favoriser les entités financières traditionnelles.

Les frais de surveillance proposés comprenaient des cotisations annuelles calculées sur les revenus (jusqu'à 0,5 % du revenu moyen des trois années précédentes), en plus des coûts initiaux de licence et des exigences de capital qui, bien qu'alignés sur MiCA, étaient aggravés par les coûts de conformité avec des normes nationales supplémentaires.

Nawrocki a fait valoir que ce niveau de taxation réglementaire détruirait la compétitivité du marché polonais, dominé par les startups et les petites entreprises technologiques. Alors que les grandes banques internationales et les sociétés financières étrangères pourraient absorber ces coûts dans le cadre de leurs dépenses d’exploitation mondiales, les startups locales seraient étranglées financièrement avant de pouvoir se développer. Selon le président, cela a « inversé la logique » du MiCA : au lieu d'ouvrir le marché, il a consolidé un oligopole de facto accessible uniquement aux capitaux étrangers.

Le nouveau front de bataille en Pologne

D’un autre côté, ce qui a commencé comme une discussion technique sur la loi MiCA a rapidement muté lorsque Tusk a introduit un élément explosif : renseignements russes. La Pologne est un axe logistique vital pour l'Ukraine, qui en a fait la cible d'opérations de déstabilisation financées, selon le gouvernement, par des canaux cryptographiques impossibles à retracer par les banques traditionnelles. Les preuves indiquent des cas comme celui de Mikhaïl Mirgorodskiqui aurait utilisé l'USDT ou le Bitcoin pour payer des criminels de droit commun pour avoir incendié des trains et posé des trackers militaires.

Tusk a lancé un ultimatum au Parlement : choisir entre la sécurité nationale ou la protection de sombres intérêts liés au capital russe, faisant allusion voilée à des sociétés comme Zondacrypto. Cependant, les critiques soutiennent que les vrais espions trouveront toujours des moyens de contourner la loi en utilisant des outils décentralisés, et qu'une réglementation stricte ne servira qu'à accroître le contrôle de l'État sur les citoyens sous couvert de défense nationale.

Situation sans précédent

Tout cela conduit à ce que la situation en Pologne pose un défi institutionnel sans précédent pour l’Union européenne. MiCA a été conçue pour empêcher la fragmentation, mais le veto polonais a créé un trou réglementaire au centre de l’Europe. Et en l'absence d'autorité nationale désignée en Pologne, la question se pose de savoir si l'Autorité européenne des marchés financiers (ESMA) peut réellement intervenir directement pour accorder des licences ou superviser le marché.

La réponse courte est non. Dans la conception actuelle de la MiCA et des traités de l'UE, l'octroi de licences CASP est une compétence strictement nationale. L’ESMA n’a pas le pouvoir légal de délivrer des licences à des entreprises individuelles à la place d’un État membre. Leur rôle est celui de la convergence en matière de surveillance (garantissant que chacun applique les règles de la même manière) et de la maintenance du registre central, et non de la supervision opérationnelle de première ligne.

L'ESMA et son rôle

Pour autant, l’ESMA n’est pas totalement désarmée. L’article 92 du MiCA et l’article 40 du MiFIR accordent à l’ESMA des « pouvoirs d’intervention sur les produits ». Si l’autorité européenne détermine que le vide juridique en Pologne crée un risque sérieux pour la protection des investisseurs ou la stabilité financière de l’UE, elle pourrait imposer des interdictions ou des restrictions temporaires sur la commercialisation, la distribution ou la vente de certains actifs cryptographiques en Pologne. Ce serait une option qui nuirait gravement au marché local, mais c’est un outil disponible si la situation se détériore.

Fragmentation du marché unique

Au-delà du cadre juridique, l’UE ne peut permettre à l’une de ses plus grandes économies de devenir un « paradis non réglementé » au sein du marché unique, surtout s’il existe des soupçons fondés selon lesquels ce vide est exploité par la Russie pour échapper aux sanctions ou financer des activités hostiles.

Le veto de la Pologne envoie un message dangereux sur la fragilité de l'harmonisation européenne. Si les entreprises polonaises ne peuvent pas obtenir le passeport MiCA, elles seront isolées. Mais si des entreprises étrangères titulaires d’un passeport MiCA tentent d’opérer en Pologne, elles se retrouveront dans un vide juridique, sans autorité locale à qui parler ou faire rapport. Cela fragmente le marché unique, créant des barrières invisibles que l’Europe veut abattre.

José Maldonado
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